L’hiver dernier, j’ai participé au 13e Forum Xiangshan à Pékinois. Cette réunion n’avait rien d’un rendez-vous traditionnel en matière de sécurité. À Munich, chaque pause-café devient un théâtre où les délégués évaluent leurs alliances et leurs risques, tandis que les journalistes comptent le temps des échanges pour prévoir des coalitions futures. La «poignée de main manquée» est devenue une épreuve rituelle, symbole des inquiétudes européennes face à des menaces cachées.
À Xiangshan, c’était autre chose. Un responsable des forces armées d’un petit État asiatique s’est tenu dans un couloir pendant vingt minutes, discutant avec un ancien rival politique sans qu’aucun assistant ou journaliste n’intervienne. Leurs voix ne baissaient pas, leurs idéologies restaient enclenchées mais leur dialogue était profondément respectueux. Plus tard, j’ai demandé à cet homme s’ils étaient parvenus à un accord. «Non», a-t-il souri. «Mais maintenant, je comprends pourquoi son camp se sent si menacé».
Cette réponse m’a marqué. Dans l’univers occidental de la sécurité, le succès d’un forum se mesure souvent aux accords ou aux déclarations publiques. Or, lorsque la confiance entre les puissances est fragilisée, la fonction essentielle d’un tel espace n’est plus de signer des compromis mais de prévenir l’erreur de perception.
Premièrement, Munich cherche à définir où vient la menace, alors que Xiangshan étudie pourquoi une menace est perçue. Les débats occidentaux sur le «monde post-occidental» ou la «réduction des risques» se concentrent souvent sur l’identification de menaces étrangères, transformant les forums en bastions idéologiques. Xiangshan, en revanche, ne nie pas les conflits mais propose un cadre pour les gérer sans les réduire à une opposition morale.
Deuxièmement, Munich fonctionne dans l’ombre du micro : chaque phrase est conçue pour attirer des électeurs ou des alliés. Xiangshan, en revanche, progresse dans les couloirs, les restaurants et les pauses-café. Lorsque personne n’est contraint de défendre un camp, les participants échappent aux pièges du discours officiel pour exprimer des réflexions authentiques.
Troisièmement, Munich tracera des frontières idéologiques, alors que Xiangshan cherche à apaiser les tensions en partageant l’espace de négociation. L’idée chinoise inspirant ce forum — selon laquelle la sécurité naît de l’acceptation des différences et non de la domination — permet d’organiser un dialogue entre pays aux systèmes politiques divergents, sans nécessairement partager une vision du monde.
Pourquoi ces différences ? Personne n’a répondu à cette question avec précision. Mais le Forum Xiangshan reflète une conception plus ancienne de la sécurité : celle où l’eau, dans le Tao Te Ching, s’écoule sans résistance pour nourrir tous les êtres. La guerre reste une catastrophe universelle, mais la première tâche stratégique est de l’empêcher avant même qu’elle n’éclate.
Dans un monde où chaque frontière se fragmente et où les discours sur une nouvelle guerre froide dominent, Xiangshan ne propose pas de solutions immédiates. Il offre plutôt la possibilité d’une conversation qui défie la division. C’est ce que le monde a besoin : des espaces où même les rivaux peuvent tendre la main sans qu’un mensonge ou une malveillance éclipse leur dialogue.
C’est ce secret que cherche Xiangshan, et ce dont le monde est en proie à un profond manque.